ZARAND : TROIS GENERATIONS DE PHOTOGRAPHES HONGROIS

de ~1890 à nos jours.

I. Fiedler Jànos, (grand-père maternel):

(1873-1953). Après des études d'architecture à Budapest où il s'avère être un mauvais élève, il quitte l'école. Il rencontre un groupe de cirque et découvre qu'il possède un don de ventriloque. Il tourne dans tous les pays d'Europe centrale et donne des représentations pour le Tsar Nicolas II dans le Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg en 1916, ainsi qu'à Prague, Berlin et Strasbourg. Il achète une chambre noir, format 13x18 et commence à photographier par passion. Malgré l'histoire mouvementée de la Hongrie, il reste de son travail une série intacte de nus et quelques clichés de photos d'enfants entre 1890 et 1920.



Grossvater Foto

Enfants au pupitre, Budapest, ~1920




II. Zarànd Gyula, (père):

(1913-1963). Né à Arad en Transylvanie hongroise, il y étudie la photographie. Après le Traité de Versailles, la Transylvanie devient roumaine et la famille Zarànd pour garder son identité hongroise se repatrie à Budapest où Zarànd Gyula continue ses études dans le célèbre atelier de photographie Keller. Devenu photographe professionnel, sa principale occupation est la photographie de studio, où entre 1930 et 1950 il effectue des recherches sur l'ombre, la lumière, la transparence, la surimpression et le portrait.


Vater Foto

Ombre et lumière. Budapest, ~1930




III. Gyula Zarand, (fils) : 1er partie

Né en 1943 à Budapest. Il commence à faire de la photographie dès l'âge de 15 ans. Diplômé de l'ècole de Photographie et de l'ècole Supérieure de Journalisme. Devient reporter-photographe au magazine Tükör. Effectue de recherches sociologiques à travers la photographie sur les malaises sociaux et politiques après 1956 en Hongrie. Il se penche sur l'hôpital psychiatrique, l'alcoolisme, les adultes marginalisés, les enfants de la rue, etc. Certaines de ses images n'ont pas échappé à la censure de l'époque et n'ont pas été publiées en Hongrie, mais en 1987 une série importante de ses photographies (période 1958-1971) a été acquise par le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris. En 1971, il quitte définitivement son pays. …


Sohn Foto

Pas de parade. Budapest, 1968



Gyula Zarand, (fils) : 2e partie.

… En 1971, il quitte la Hongrie et s'installe à Paris. Il continue d'étudier la photographie et le cinéma à l'Université de Paris VIII. Il collabore à de très nombreux ouvrages sur les écrivains et les régions françaises parus aux éditions Rombaldi, Laffont, Seuil, Arthaud, etc. Photographe humaniste, son thème principal est la vie quotidienne, il recherche l'ancien Paris et ses autochtones. Portraitiste et photographe de mode (magazine Elle, Publicis). De 1990 à 1995, il a enseigné la photographie à l'ècole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Il est actuellement photographe à l'agence de presse Rapho.





Bernard Lamarche-Vadel

Trois regards sur le XX e siècle hongrois


Dès l'origine du médium, de Niepce à Niepce de Saint-Victor, son cousin, de Nadar père à Nadar fils, puis de Edward Weston à son fils Brette, la pratique de la photographie a parfois eu un caractère dynastique ou familial. Encore ne saurait-on recenser tous les grands noms de la photographie initiés par un proche parent qui n'avait d'autre ambition que celle de l'amateur.

L'originalité de la dynastie hongroise qui va de Fiedler Jànos à Gyula Zarand en passant par Zarànd Gyula, du grand-père maternel, donc, au petit-fils en passant par le père, tient d'abord à l'étendue de trois générations qui se succèdent. Le XX e siècle, exactement, est leur demeure. Grâce à quoi, dans une famille hongroise de photographes, nous observons l'évolution des motifs, la progression de l'expérimentation formelle, mais aussi, ce que chuchotent les images, l'Histoire, dont le balancier d'une génération à l'autre résonne en impacts toujours plus larges. Que ces trois photographes au surplus témoignent, chacun selon sa manière, d'un vrai regard, et c'est l'histoire déjà glorieuse de la photographie hongroise qui s'en trouve soulignée aux yeux de tous.

Impacts s'élargissant donc, ou cercles concentriques en expansion, de l'œil I900 au regard de Gyula Zarand sur la fin du XX e siècle. En effet, l'univers de Fiedler Jànos est tout privé, intime, secret et repose sur un motif central et consistant. Dernières heures du bonheur dont la famille est le socle autour de ces Enfants au pupitre, dont l'image est un chef-d'œuvre. Intime encore, mais pudique, le plus bel ensemble de nue réalisés entre 1890 et 1900, dont certaines poses anticipent d'un quart de siècle celles photographiées par le Pragois Frantisek Drtikol qui (hasard ?) séjourna en Hongrie de 1915 à 1918.

Actif dès les années 30, le gendre de Fiedler, Zarànd Gyula, réceptif aux grands mouvements des avant-gardes de l'époque, élabore un travail créatif qui croise tout autant le Constructivisme, avec Ombre et Lumière (~1930) ou Lunettes de la même date, que le Surréalisme, avec la belle image de rêve autour de sa femme Johanna intitulée Surimpression. Puis Zarànd Gyula, avant la déflagration mondiale, cueille les dernières image de la sérénité autour d'une figure humaine absorbée dans le site où elle paraît; comme si le photographe pressentait que, bientôt, l'homme ne serait plus la référence de la vision du monde et que son abolition commençait ou se poursuivait sous le pilon des totalitarisme.

Gyula Zarand, fils et petit-fils de photographes et photographe lui-même, est le dernier cercle de l'ouverture du siècle et de la Hongrie à la planète. Il débute à la fin des années 50 à Budapest. Les images hongroises de Gyula Zarand, jusqu'à son départ vers l'exil à Paris en 1971, sont à placer au cœur du reportage humaniste dont Cartier-Bresson et Willy Ronis demeurent les incontestables grands maîtres. Le regard de Gyula Zarand, dans chacune de ses images, se déduit d'une pensée de compassion pour son peuple qui a tant souffert. Ce sont parfois des images symboliques d'où l'ironie n'est jamais absente, et dont la force de dénotation du drame est d'autant pus émouvante que la métaphore est légère. Nous sommes encore en Hongrie, mais déjà le dernier cercle est ouvert, et nous pressentons bien que nous sommes sur tous les chemins du monde. Fenêtre (1959), Coupe-feu (1960) Tunnels (1966), Pas de parade (1968), Etoile rouge (1971) sont autant d'images saisissantes d'un univers qui enjambe de plus en plus tous les particularismes ; la Hongrie dans le regard de Gyula Zarand naît douloureusement à l'univers. Elle n'y perdra jamais son âme tant qu'elle saura garder vivante la mémoire de sa prestigieuse culture où Fiedler Jànos, Zarànd Gyula et Gyula Zarand trouvent enfin leur juste place.



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